Les Trois Ponts, les pieds dans l’eau

Les forages

De l’eau, il y en avait donc aux Trois Ponts, du moins on en cherchait…en 1955, des forages sont effectués sous l’égide du service intercommunal des eaux de Roubaix Tourcoing. On va creuser jusqu’à 120 mètres de profondeur, et pour cela l’énergie électrique est nécessaire, comme d’ailleurs par la suite le pompage. On prévoit de placer une conduite de 450 millimètres de diamètre. Un derrick est bientôt installé à deux pas du stand de tir, afin de remonter l’eau de la nappe aquifère de l’Escaut.

forage&derrickForages et derrick aux Trois Ponts (photos Nord Éclair)

L’eau, ce fléau.

Mais l’eau, c’est aussi beaucoup de désagréments dans le quartier des Trois Ponts. Dès qu’un violent orage éclate, les eaux de pluie ne sont pas absorbées par les terres, remplissent les aqueducs et les égouts, ressortent en bouillonnant par les caniveaux et laissent en se retirant un épais tapis boueux. Quand il y avait un orage, tout le monde se pressait de mettre les chaises sur les tables. Tout était inondé. Dans le bas de la rue de Tournai, on faisait du bateau, il y avait plus d’un mètre cinquante d’eau. Les habitants essaient de se prémunir des inondations : il fallait faire des murets d’un mètre de hauteur devant les maisons parce que le quartier était souvent inondé. Rien n’y fait. Personne n’est épargné : lors des inondations la ferme Lebrun était envahie par les eaux, qui atteignaient parfois un mètre de hauteur dans la cour située au centre des bâtiments. La chaussée est dépavée par endroits avec la violence du courant, la chaufferie d’une usine est inondée.

bouesLes boues des Trois Ponts (photos Nord Éclair)

Les riez insuffisants

Les deux modestes affluents de l’Espierre, le riez de Cohem et celui de Maufait, se révèlent insuffisants pour canaliser les eaux pluviales et résiduelles du secteur.

Quand il pleut à Barbieux, les Trois Ponts ont les pieds dans l’eau !

Fermes, maraîchers et cultivateurs

fermelebrun

La ferme Lebrun, dite des Trois Ponts, est située au carrefour des rues Victor Hugo, Charleroi et des Trois Ponts. Elle est dans la famille Lebrun depuis 1753 soit six générations. Expropriée depuis 1953, elle est démolie en 1959, peu avant la construction de l’avenue de Verdun. C’est une exploitation importante avec ses huit hectares et ses dix huit vaches. Mais le cultivateur devait effectuer un parcours de vingt minutes pour atteindre ses champs qui se trouvaient non loin du stand de tir.

LoridanEn 1959, la ferme Loridan ne possède plus que quelques hectares de terres, insuffisantes pour assurer la nourriture de ses huit vaches La ferme Loridan disparaîtra en 1970. Elle se situait rue de Charleroi.

Tradition horticole et maraîchère

Les fermiers sont présents dans le quartier depuis de nombreuses générations, mais on trouvait aussi dans le quartier des maraîchers et des sociétés horticoles auxquelles venaient s’approvisionner les nombreux fleuristes roubaisiens. Parmi les plus anciennes se trouvait l’établissement d’horticulture Willem, bouquets en tous genre et entreprise de jardin, puis l’établissement d’horticulture des Trois Ponts Lauwick Berche, 10 rue de Tournai, dont les serres se situaient à deux pas de l’usine Vandecrux. Plus récemment on peut citer les maraichers Delbecque au 176 rue du Carihem et Corne au 47 de la rue de Tournai. La rue des Palmiers toute proche tire sans doute son nom des pratiques horticoles de l’endroit.

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Derniers vestiges

Ces maisons situées dans la rue de Charleroi sont les derniers vestiges du temps où les Trois Ponts étaient encore un lieu champêtre. Elles témoignent du passé rural par la forme du toit à pan coupé, les petites fenêtres dans le fronton et les marches du seuil de la porte.

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Photos Nord Éclair, Médiathèque de Roubaix et Collection Particulière

Les premiers lotissements 1922-1924

La société anonyme roubaisienne d’habitations ouvrières

Les maisons de l’avenue Linné Photo PhW

En 1921, cette société, dont le président est Edouard Rasson et le secrétaire Victor Hache, entreprend la construction de 22 maisons de part et d’autre de l’avenue Linné. Ce chantier donnera le superbe alignement de l’avenue Linné et en face, le square des Platanes. Les premiers habitants s’installent en 1924. Un témoin raconte : il n’y a jamais eu de réhabilitation, sauf un coup de peinture pour le square des platanes en plus de 90 ans d’existence. Victor Hache demeurait lui-même dans une des maisons de l’avenue Linné. Cette société a bâti le même type de maisons dans le quartier du Hutin, également à Croix, Wattrelos, Lys et Leers.

Le square des Platanes doc AmRx

Lotissements ou HBM

Le nom d’Henri Sellier donné à une petite rue située au milieu des constructions du quartier du Nouveau Roubaix rappelle les choix qui ont été faits à l’époque en matière de construction de logements. Henri Sellier était en effet Président des HBM de la Seine, et sa grande cause était l’amélioration de l’habitat des populations ouvrières. On se trouve en effet en présence de deux logiques dans l’entre deux guerres : l’une, d’initiative privée, les lotissements, dont le square des Platanes est un exemple  roubaisien, et l’autre d’initiative publique, les cités-jardins et les HBM. Les habitations à bon marché, ou HBM ont été réalisées dans l’ensemble de la France. C’est la loi Siegfried du 30 novembre 1894 qui crée l’appellation d’« habitations à bon marché » (HBM) incitant la mise à disposition de logements à prix social avec une exonération fiscale.

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Square des Platanes Coll Particulière

La cité labyrinthe

Les travaux ont bien avancé, et la maison Ferret Savinel est en légère avance pour le gros œuvre. Sept collectifs à cinq niveaux sont sortis de terre, dont l’un ne mesure pas moins de 300 mètres de long, la fameuse Grande Barre, aujourd’hui disparue. Ces immeubles collectifs seront au début identifiés par une lettre et un numéro, la numérotation allant de B6 à B12.

 

chantierblog

Ce quartier résidentiel doit être terminé à la fin de l’année, pour respecter le délai imparti de 27 mois pour la construction. Déjà les peintres et les entreprises de plomberie sont à l’œuvre, et on envisage les travaux de viabilité. Les premiers logements sont livrés pendant le dernier trimestre 1960, alors que les plâtres sont encore frais, et qu’il faut encore s’occuper de l’environnement des bâtiments. On prévoit de loger 5.000 personnes dans ces logements construits en partie sur Roubaix et sur Hem, et on envisage déjà d’agrandir le groupe scolaire construit il y a trois ans.

En Janvier 1961, le chantier « frère » de celui des Hauts Champs est terminé. Ses bâtiments se trouvent entre la rue Montgolfier et le boulevard de Reims, entre le rue du Puy de Lôme et la rue Philippe Auguste. Il a été ouvert en novembre 1958, juste derrière le magnifique groupe de la Potennerie, et il représente 300 logements de différents types.

En mars 1961, les chantiers des Hauts Champs et du parc Cavrois sont donc terminés pour ce qui concerne les bâtiments. Une visite officielle des dirigeants du CIL, des architectes et des entrepreneurs vient visiter la chaufferie, et trois appartements dans le bloc 10.

Le groupe des Hauts Champs est alors considéré comme un quartier labyrinthe, avec ses immeubles et ses entrées numérotés. Aucun nom de rue, pas d’indications dans ce quartier en formation. Il y a bien des concierges, mais il faut les trouver, comme n’importe quel habitant de ces grands immeubles anonymes, dans une cité de près de 10.000 âmes.

Des noms de peintres seront donnés à certains bâtiments : le B6 sera le Pavillon Jean Baptiste Chardin, le B7 le pavillon Jean Baptiste Greuze, le B8, le pavillon Claude Monet, le B9 pavillon Edgard Degas. Les autres bâtiments B10, B11 et B12 n’obtiendront pas de dénomination immédiate. C’est alors que les rues s’organisent autour du nouveau quartier : en novembre 1963, la rue Michelet va enfin rejoindre l’avenue Motte, en longeant le mur de l’usine de velours. Elle permet ainsi d’intégrer le pavillon Claude Monet dans ses adresses. La rue Joseph Dubar à Roubaix et l’avenue du professeur Calmette à Hem suffisent à peine pour longer les trois cents mètres du B12, qu’on appellera par défaut, la Grande Barre. Trois bâtiments céderont alors leur nom à la rue qui les longe : le pavillon Degas donnera la rue du même nom, au bout de laquelle sera ouverte la rue Charles Pranard, entre les bâtiments 10 et 11. Les pavillons Jean Baptiste Chardin et Jean Baptiste Greuze, autrefois répertoriés dans les adresses de l’avenue Motte, deviennent des rues à part entière.

Telle est la configuration de la cité des Hauts Champs, à la fin des années soixante. Son histoire, bien entendu, ne s’arrête pas là…

Le témoignage de Christian Lebrun :

Félicitations pour votre initiative…J’ai été un des premiers habitants de ce quartier puisque j’y suis arrivé en novembre 1960. J’habitais rue Charles Pranard qu’on avait d’abord appelée Nouvelle Rue dans l’immeuble démoli depuis et qui était le bâtiment 11. La grande Barre était alors encore en construction. J’ai été nommé instituteur dans l’école appelée alors Ecole des Hauts Champs devenue Ecole Brossolette. Le bâtiment de deux étages n’existait pas et il y avait école de garçons et école de filles.
Je me souviens d’un drame survenu lors des vacances de Pâques 1961. Derrière le chantier de la grande barre, il y avait un énorme trou rempli d’eau et deux gamins avaient fabriqué un radeau de fortune pour s’y aventurer. Ils ont chaviré en plein milieu et il me semble qu’ils sont morts tous les deux. Je vais voir si j’ai des photos…

Celui de Robert Maurau :

J’ai habité les Hauts Champs en 1960, rue Beaujon à Hem. Je pense que mes parents ont été les premiers, je me souviens très bien des enfants qui se sont noyés, j’avais 9 ans et j’ai fait les mêmes bêtises.

 

Les Trois Ponts d’avant la cité

Décrire le quartier des Trois Ponts tel qu’il était avant la construction de la cité actuelle relève d’une gageure. Il y a plus de quarante ans que l’aspect champêtre de l’endroit a été gommé par l’urbanisation, les témoins se font rares, les images également. Cependant il subsiste encore quelques traces, ici et là…

Rue et Place des 3 Ponts doc IGN

La rue des Trois Ponts

La rue des Trois Ponts ne fait plus partie de la nomenclature des rues de Roubaix, par suite d’une délibération du Conseil Municipal en date du 30 juin 1969, un arrêté préfectoral du 25 juillet 1969 approuve la disparition de cette artère entre les rues de Tournai, d’Anzin et Victor Hugo, conformément au plan de rénovation du secteur des Trois Ponts. Dans le même intervalle, un arrêté préfectoral du 27 juillet 1969 attribue le nom de Place des Trois Ponts à l’espace compris entre l’avenue Kennedy, la rue Léonie Vanhoutte, le Centre Commercial , la rue de Tournai et le bâtiment 7 du plan masse.

Le quartier des Trois Ponts

Les Trois Ponts, c’était un quartier plaisant, c’était familial et agréable. D’ailleurs, on se plaisait à dire qu’on venait des Trois Ponts plutôt que du Pile. Le quartier était très aéré, avec des petites routes, des chemins, des petits jardins.

A l’orée de la rue Victor Hugo, une vache des 3 Ponts Photo NE

Les débuts du Nouveau Roubaix

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Le Nouveau Roubaix en 1919 doc AmRx

Traces de campagne

Une rangée de petites maisons de journaliers marque encore l’ancien tracé de la petite rue placé en retrait de l’actuelle avenue. En 1906, la petite rue Linné mène à Hem en partant de la rue Paul Wante. Elle devient l’avenue Linné et rejoint le boulevard de Fourmies. C’est pour ainsi dire la première frontière du futur quartier du Nouveau Roubaix. On peut encore apercevoir l‘ancien alignement de la rue, car ces petites maisons existent encore, l’une d’elles s’est transformée en café de la Poste.

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Une choque de maisons de l’ancienne rue Linné doc NE

Une école entre ville et campagne

C’est sous le mandat d’Henri Carrette, en 1898, que fut décidée la construction de la future école primaire à laquelle on donnera après la première guerre mondiale, le nom de Léon Marlot, jeune résistant tombé sous les balles allemandes. Ce groupe scolaire  forme l’angle de l’avenue Linné et de la future rue Jean Macé. Il faudra dix ans pour que ce projet aboutisse et soit réalisé par l’architecte Paul Destombes. En 1908, cette école fait encore face à des terres agricoles.

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Le groupe scolaire de l’avenue Linné CP Méd Rx

Des terrains libres

En 1919, après la place du Travail, le long du récent boulevard de Fourmies, il y a principalement des entreprises. La rue Ingres est inachevée, mais le groupe scolaire de l’avenue Linné existe déjà, avec une vue sur des terrains vagues ou des champs. Seuls vestiges des anciens chemins, l’avenue Linné, autrement dénommée chemin d’intérêt commun n°118, dans sa partie vers Hem. Cependant l’avenir est déjà tracé : un long boulevard préfigure la nouvelle ceinture de Roubaix, l’avenue des Villas et le boulevard industriel, dont une partie a été rebaptisée avenue Alfred Motte. L’usine de velours Motte Bossut existe déjà depuis 1903, l’usine Dazin-Motte ouvre le boulevard de Fourmies, et le développement industriel s’annonce avec un projet de chemin de fer. La Municipalité de Roubaix, sous l’impulsion de Jean Lebas, va démarrer un grand chantier d’habitat social sur les vastes terrains agricoles exploités dans le passé par les censiers des fermes de la Haye et de Gourguemez.

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En tête de lettre de l’usine Dazin Motte doc AmRx

Le double chantier

Il est donc question de construire sur la plaine des Hauts Champs, entre l’église Sainte Bernadette et l’usine Motte, où deux organismes, l’office départemental des HLM et le CIL prévoient de faire sortir de terre une cité de 1200 logements. D’ici deux ans, existera une superbe cité moderne où d’innombrables mal logés auront enfin un logis confortable et lumineux à souhait. Les architectes désignés pour aménager ce secteur sont MM Jean Dubuisson, et Guy Lapchin.

Jean Dubuisson fait partie d’une famille d’architectes. Son père Emile, est l’auteur de l’hôtel de ville de Lille et de son beffroi. Lui-même est Grand Prix de Rome, et avant qu’il ne s’occupe du dossier des Hauts Champs, il a déjà réalisé la résidence du Parc à Croix en 1956. Son collègue Guy Lapchin  a travaillé à la réalisation de la résidence d’Armenonville, boulevard de Gaulle à Roubaix, avec les architectes Guillaume Gillet, et Pierre Ros en 1958. Ensemble, Dubuisson et Lapchin mèneront à bien le projet de la résidence du parc Saint-Maur à Lille de 1961 à1967.

architectesLes architectes Dubuisson, Lapchin et Gillet Photos Nord Eclair

Le projet n’est pas nouveau, car dès septembre 1952, le Conseil Municipal décide qu’on va bâtir aux Hauts Champs. Les travaux sont cependant divisés en deux tranches : neuf cents logements pour les Hauts Champs, et trois cents pour la Potennerie, pour le groupe Cavrois rue du Puy de Lôme.

Dès le mois de juin 1958, on aménage le terrain, on creuse des aqueducs, on trace des routes et des voies d’accès : on projette ainsi de prolonger la rue Léon Marlot jusqu’à la rue du chemin vert à Hem, et la rue Emile Zola à la Justice aboutira à la rue du bas voisinage à Hem. Ces projets ne seront pas menés à bien. La rue Léon Marlot vient de reprendre sa progression à travers la cité des Hauts Champs, et la rue Emile Zola s’est définitivement arrêtée rue Michelet. La configuration de la future cité a transformé les projets de rue envisagés. La ville de Roubaix a cependant déjà construit une école qui n’attend plus que ses élèves, sans doute l’école Brossolette, dans la rue du même nom, ouverte par la société du Toit Familial de Roubaix Tourcoing[1].

une nouvelle cité 1959Le chantier des Hauts Champs Photo Nord Eclair

La première pierre est posée le 24 juin 1958 et la fin du chantier est estimée à la fin de l’année 1960, au plus tard. Une centrale thermique souterraine doit alimenter les appartements en eau chaude et en chaleur qui viendra des parquets. Pour parer à l’éventualité d’une panne, il y aura des cheminées qui pourront servir à des poêles. Les appartements seront de grandeur différente, du studio au logement avec plusieurs chambres, comprenant pièce de séjour, salle d’eau, et tout le confort. Le coût de la construction est évalué à trois milliards, mais il y a encore de l’espace pour une deuxième tranche : ce sera l’opération du chemin vert en 1965.

Le chantier avance bien, en août 1959, Nord Eclair titre : la vaste plaine des Hauts Champs devient peu à peu une cité résidentielle. Les immeubles s’élèvent et s’allongent  les uns après les autres, avec leurs façades à l’aspect coquet et agréable. C’est devant une cité des Hauts Champs dont les bâtiments sont quasiment achevés, que passera Nikita Kroutchev, le Président de l’Union Soviétique, en mars 1960, sur le chemin de sa visite aux établissements de la Lainière de Roubaix. L’industrie textile et le bâtiment composaient à l’époque une grande part de la vitrine de la ville.


[1] D’après les Flâneurs de la société d’émulation

Les Hauts Champs : une immense plaine agricole

Que sait-on des Hauts Champs avant qu’ils n’intéressent les bâtisseurs ? Au temps des seigneurs de Roubaix, ils désignent quelques hectares de champs entre la lisière d’un bois et les terres du fief de Beaumont. Il est délimité par le chemin d’Hem aux Trois Ponts, et par le sentier du chemin vert menant au gibet des seigneurs de Roubaix.  Le nom du lieu dit a servi pour désigner une division du cadastre jusqu’en 1841[1]. Avec le temps, les deux pied-sentes deviennent pour l’une le chemin vicinal numéro neuf, dont le nom subsiste encore aujourd’hui, et l’autre à la limite de deux communes, devient rue du chemin vert sur Roubaix et rue Catinat sur Lys lez Lannoy.

L’usine Motte-Bossut avenue Motte doc Monde illustré 1923

De nouveaux repères apparaissent au début du vingtième siècle : une large avenue traverse la campagne roubaisienne, de la rue de Barbieux jusqu’à la rue de Lannoy qui prendra le nom d’avenue des Villas, puis en 1908, celui d’Alfred Motte, de la descente du boulevard de l’Hempenpont[2] jusqu’à la rue de Lannoy. Entretemps, s’est édifiée à partir de 1902, la fabrique de velours Motte-Bossut[3]. Pour quelques temps, à coté de l’usine, des jardins ouvriers vont côtoyer les champs de l’endroit. Mais l’industrie gagne du terrain, et l’implantation du chemin de fer sur l’avenue Motte en est le signe fort. La seconde guerre mondiale verra s’achever la vocation de boulevard industriel des avenues Salengro et Motte, dont le terre-plein central est le vestige de l’animation ferroviaire passée. L’ancienne gare de débord a laissé son nom à la cité construite à l’entrée de Roubaix, après le contour des petites haies.

L’avenue Motte avant le contour des petites haies doc AmRx

Au-delà de cette avenue si difficile à traverser, hier les trains, aujourd’hui les voitures, la vague de l’habitat va bientôt engloutir les implantations industrielles et atteindre le territoire encore champêtre des Hauts Champs. Amorcée dès les années vingt, l’opération des Habitations à Bon Marché va remplir l’espace compris entre l’avenue Linné et l’avenue Motte, en deux temps, des maisons rue Jean Macé, des logements collectifs le long du boulevard de Fourmies. La construction reprend à marche forcée après la seconde guerre mondiale. Les maisons du CIL apparaissent le long de l’avenue Gustave Delory, du quartier de Beaumont jusqu’à l’avenue Motte, qu’entourent ensuite les lotissements du contour des petites haies, de la gare de débord, et de la rue Mignard. De leur côté, les HLM ont complété l’espace resté vacant entre les deux opérations HBM de l’entre deux guerres, entre la rue Jean Macé et la rue Rubens. La construction de l’église Saint Bernadette de 1935 à 1937 est un signe important de l’augmentation de la population. Avant qu’elle traverse l’avenue Motte et devienne une petite église circulaire, elle dressait sa masse quadrilatère édifiée par les architectes roubaisiens René et Maurice Dupire à l’orée des Hauts Champs, dans l’alignement de l’usine de velours Motte Bossut. La vague de construction s’est arrêtée provisoirement à l’avenue Motte, devant les derniers terrains disponibles de cette partie de Roubaix.

Au fond du cliché, l’espace entre l’usine Motte Bossut et l’église Ste Bernadette Coll Particulière

En avril 1958, Ignace Mulliez, Albert Prouvost et Guy Lapchin, respectivement président, président honoraire et architecte du CIL, plantent la tente sur l’immense plaine des Hauts Champs, pour recevoir le ministre de la reconstruction et du logement Pierre Garet, qui vient de passer en revue les réalisations HLM et CIL du Nouveau Roubaix, dont la dernière en date est l’immeuble de la rue Regnault[4]. La cité des Hauts Champs se prépare…


[1] Selon l’histoire de Roubaix de Théodore Leuridan
[2] Aujourd’hui boulevard Clémenceau à Hem
[3] Cette entreprise cesse son activité en 1982 et devient ensuite l’Usine, le grand ensemble de magasins bien connu.
[4] Dit la banane, récemment démoli.

La rue des Longues Haies devient la rue Edouard Anseele

portraits Anseele
Portraits d’Édouard Anseele doc divers

Édouard Anseele

Cofondateur du parti des travailleurs socialistes flamands en 1877, Édouard Anseele est un des pionniers du mouvement coopératif. Il crée en 1880 la boulangerie coopérative Vooruit (En Avant), qui devient un modèle en tant qu’entreprise (assurer les bonnes conditions de travail et de salaire à ses ouvriers) et en tant que coopérative (abaisser les prix de revient notamment grâce à la modernisation de son équipement, et diminuer le prix des aliments destinés aux ouvriers). La coopérative Vooruit finance également la propagande socialiste. C’est sur ce modèle que sera créée à Roubaix la coopérative La Paix située 73 boulevard de Belfort. En 1884, Edouard Anseele crée le journal Vooruit et rejoint le Parti Ouvrier Belge l’année suivante. Devenu échevin de la ville de Gand, premier socialiste flamand au Parlement, il est élu député de Liège de 1894 à 1900, puis de Gand de 1900 à 1936. Après la Première Guerre, il est le premier socialiste à entrer au gouvernement, au ministère des travaux publics.  Il occupe également les fonctions de ministre des chemins de fer, de la marine, des postes et télégraphes de 1925 à 1927, puis ministre d’Etat en 1930.

Les grèves de 1880

C’est le premier grand mouvement revendicatif ouvrier à Roubaix. Devant l’intransigeance patronale, la grève générale dure plus d’un  mois. Malgré sa détermination et le soutien en argent venu de Gand, le prolétariat roubaisien n’obtiendra pas gain de cause, mais cette expérience de lutte favorisera son organisation future..

En 1892, une importante délégation gantoise conduite par Édouard Anseele vient à Roubaix. Elle est reçue par la municipalité socialiste de l’époque, à l’occasion de l’ouverture de la nouvelle boulangerie de la coopérative ouvrière La Paix. La rue des Longues Haies est pavoisée aux couleurs belges et françaises. C’est en cortège que les Gantois et les Roubaisiens se rendent dans les locaux de la Paix. Henri Carrette, élu maire de Roubaix deux mois plus tôt (le premier socialiste à ce poste), et Gustave Delory qui sera bientôt celui de Lille accueillent Edouard Anseele. Lorsqu’il prend la parole, celui-ci les remercie de leur accueil fraternel et rappelle le rôle des ouvriers gantois dans la victoire récente des socialistes à Roubaix. Il dit son espoir de voir la Belgique connaitre à son tour le suffrage universel et de pouvoir à son tour accueillir les camarades roubaisiens à l’hôtel de ville de Gand.

La rue des Longues Haies, au carrefour de la Planche Trouée doc Brunin

L’hommage des roubaisiens

Le 3 juillet 1938, la rue des Longues Haies change de nom, à l’initiative du Conseil Municipal de Roubaix qui souhaite rendre hommage à ce grand militant socialiste belge, décédé la même année, venu soutenir la classe ouvrière roubaisienne lors des grandes grèves de 1880. Bien que le nom d’Édouard Anseele ait été donné à la rue, le nom du quartier des Longues Haies a longtemps  survécu.

à suivre

Petit historique des Longues Haies

Le 16 janvier 1957, le conseil municipal entérine le projet de rénovation et d’aménagement du quartier des longues haies, devenu l’ilot Edouard Anseele. Un pan entier de l’histoire de Roubaix va être démoli par les bulldozers. Après les réalisations sur « terrains libres » du Nouveau Roubaix, l’opération du bloc Anseele inaugure le deuxième front de la construction à Roubaix concernant l’habitat ancien de la ville. Quelle était la configuration des lieux avant leur disparition ?

La rue des longues haies sur tout son parcours, de la rue du moulin à gauche, jusqu’au boulevard de Colmar. Plan ville 1919.

La rue et le quartier

La rue des Longues Haies était autrefois un sentier: son nom évoque les haies défensives du fief de Roubaix, transformé en bourg par son seigneur Pierre au quinzième siècle. Son parcours était parallèle à celui du Trichon, avant que le canal, dans son premier tracé, ne vienne remplacer ce ruisseau ancestral. Le développement de l’industrie textile au début du dix neuvième siècle transforme l’ancien chemin de charroi en une rue de grande circulation de plus d’un kilomètre de long. Entre le canal (futurs boulevards Leclerc et Gambetta) et le boulevard de Belfort se construit alors un quartier dont la rue des Longues Haies, classée en 1857, constitue l’épine dorsale. En front à rue se succèdent des maisons, des cabarets, des épiceries et presque tous les dix mètres, des courées, sans oublier d’importants établissements industriels. En 1901, tout est bâti, et le quartier des Longues Haies forme un ensemble de 44 courées abritant plus de 3000 habitants.

Configuration du quartier

La rue des Longues Haies établit la jonction entre trois très anciennes voies roubaisiennes : la rue du Moulin, la rue de Lannoy et la rue Pierre de Roubaix. A partir de 1867, on viabilise des voies qui complètent la structure du quartier : la rue du Coq français, la rue des filatures et la rue Beaurewaert. Cet ensemble forme un quartier très rectiligne, avec des carrefours à angles droits, et la présence des deux équerres de la rue de la Planche Trouée et de la rue St André. Un habitat serré suivra cette géométrie.

Estaminets des longues haies doc MedRx

à suivre