A la fin des années 1950, les courées insalubres de Roubaix disparaissent les unes après les autres, et laissent place à des immeubles collectifs flambant neufs. Dans la rue du Duc, un immense bâtiment délabré, aux n° 24 et 26, abritait autrefois la société Léon Allart dans les années 1920, et la CGIT Compagnie Générale des Industries Textiles dans les années 1930. Puis la bâtisse, vétuste, triste et noircie par le temps est démolie, sa disparition laisse alors place à un vaste terrain de deux hectares.
En 1959, le Toit Familial, dépendant du CIL, situé au 20 rue de Lille, dépose une demande de permis de construire d’un groupe de 202 logements, répartis en 3 blocs : une grande barre de 162 logements sur 9 étages, et deux blocs de 20 logements chacun, sur 5 étages.

La direction du CIL est optimiste car, le terrain est idéalement bien situé, proche du centre ville, près des écoles et des commerces et à proximité de deux axes de circulation importants : Roubaix-Wattrelos par la Grande rue, et Roubaix-Tourcoing par le boulevard de Strasbourg. Le permis est accordé et les travaux de construction démarrent de suite par l’entreprise Caroni de Marquette lez Lille.

Le chantier du site est particulièrement aéré puisque la façade principale de la grande barre donne sur le canal de Roubaix et le cimetière. Le chemin de halage est élargi face à l’écluse du Calvaire, et devrait être transformé en une large route ( les urbanistes l’ont promis ! ). Les travaux vont bon train, puisque le chantier est terminé en Février 1962. Les locataires prennent possession de leur appartement coquet, moderne et confortable.
Instantané de mémoire : Une de mes amies venait de trouver un appartement au 8° étage . Je me souviens que la vue était magnifique : juste en bas le canal et l’écluse du Calvaire et un peu plus loin, le cimetière qui était blanc immaculé grâce aux chrysanthèmes, à l’époque de la Toussaint.
En 1964, les habitants sont très satisfaits, quoique beaucoup se posent la question : pourquoi des locataires s’obstinent-ils à jeter leurs détritus sur la berge du canal, ce qui amène bien sûr des mauvaises odeurs et des rats. Fort heureusement le concierge de la résidence limite les dégâts. Et puis, les habitants souhaiteraient un terrain de basket ou volley, car il y a de nombreux enfants dans l’immeuble. Et puis, il faudrait un feu tricolore au bout de la rue du Duc, car le dégagement sur le boulevard de Strasbourg est délicat et peut devenir très dangereux.

Pour remédier aux problèmes de propreté, l’association des locataires et le comité des jeunes organise une opération Propreté. Un dimanche matin de Mars 1968, les jeunes du quartier ramassent les déchets, ordures et autres immondices, jetés sur les pelouses au bas de l’immeuble. C’est une sensibilisation pédagogique pour tous les résidents, car un terrain de jeux propre est quand même plus agréable, et pour inciter les locataires à utiliser les poubelles plutôt que de tout balancer par la fenêtre ! Cette opération met ainsi les jeunes et adultes à l’école de la vie communautaire. Le CIL en a conscience et va installer des poubelles le long de la clôture et près des bancs.

Dans les années 1970, de nombreux efforts sont apportés au quartier du square Léon Jouhaux : terrain de jeux pour enfants, piste de pétanque, terrain de volley etc. Mais malgré cela, la situation se dégrade de plus en plus : manque de propreté, dégradations, incivilités, délabrement, pillage ; bref, tous les problèmes des logements collectifs se retrouvent dans ce quartier, comme celui de Balzac dernièrement. Les familles commencent à quitter leur logement au début des années 1980.
En 1986, il n’y a plus que 53 appartements occupés sur les 162 de la grande barre. Plus les locataires quittent le navire, plus le naufrage prend l’allure d’une catastrophe. Des graffitis de toutes sortes ornent les murs, dans les cages d’escalier on avance à tâtons car les lampes ont disparu, les ascenseurs sont régulièrement en panne, certains appartements vides sont squattés et ensuite pillés.

La vie devient intenable pour les résidents. Ils ne dorment plus la nuit car le moindre bruit les réveille. De plus, de nombreux appartements n’ont plus de fenêtres, et c’est alors le royaume des courants d’air Le CIL ne peut que constater les dégâts : « On nous casse tout ! Et la situation se dégrade de plus en plus. La solution est d’empêcher les logements vacants de rester vides, mais plus personne ne veut habiter au square Léon Jouhaux ! ».

La municipalité prend alors un arrêté de péril en Décembre 1986 et enjoint au propriétaire, le Toit Familial de détruire la grande barre, dans les quatre mois, c’est à dire avant le printemps 1987. « De toute façon, dans la grande barre, tout a été volé, sauf le béton. ». La démolition de la grande barre démarre en Avril 1987 et se termine en Juin. La société Leclerc à Frelinghien, chargée des travaux, ne peut pas faire exploser l’immeuble, ce serait trop dangereux pour les bâtiments voisins, c’est donc à la poire que l’immeuble sera démoli.

Que faire des deux blocs restants du square Léon Jouhaux ? L’association AFR Accueil Fraternel Roubaisien qui a son siège au 35 rue Pellart, est intéressée de reprendre les 2 blocs. Cette association, créée en 1953, est particulièrement reconnue à Roubaix dans la lutte contre la pauvreté, elle accueille les hommes et les femmes sans enfants, sans solution d’hébergement.
L’AFR est à l’étroit dans ses locaux et cherche un endroit pour s’épanouir et pourquoi pas développer sa capacité d’accueil. Le dossier est dans les mains du Préfet qui doit trouver une solution pour les quelques derniers locataires restants des 2 petites barres. L’AFR emménage dans les locaux au 36 rue du Duc, en Janvier 1989.

La grande Barre Jouhaux est née en 1962 et a été enterrée en 1987. Sa durée de vie a été de 25 ans ! Construit dans les années 50 60 pour répondre à une demande pressante, ce style de construction est devenue en 1987 complètement obsolète.
Remerciements aux archives municipales