Le fabuleux destin de Victor Vaissier Partie 1

Préambule

Victor naît à Roubaix, le 9 février 1851, dernier d’une famille de 9 frères et sœurs. 18 ans plus tard, en 1869, son père Antoine, crée la Savonnerie des Nations 2, rue de Mouvaux à Roubaix qui devient la Savonnerie Vaissier Frères en 1878, lorsque Victor et ses 2 frères Alphonse et Bernard la reprennent.

Cinq ans plus tard l’entreprise est renommée Savonnerie du Congo, au moment des la création du Savon des Princes du Congo. L’année qui suit la cavalcade du Congo de 1887, Victor en devient le seul propriétaire, en 1888, et lui associe son nom et c’est le début de l’expansion internationale de la société.

Etiquette de savon de la savonnerie des Nations (Document Victor Vaissier-l’Aventure des Savons du Congo-Roubaix La Piscine)

C’est en 1892 qu’il lance la construction de son fabuleux château, dans la rue de Mouvaux, mais sur le territoire de Tourcoing. Le chantier s’étend jusqu’en 1894 et se trouve endeuillé, durant cette dernière année, par le décès d’un ouvrier, Charles Croels, 41 ans, père de 5 enfants tombé d’un échafaudage, appuyé sur l’une des tours, situé à une hauteur de 32 mètres, et ce malgré son transport immédiat à l’Hôtel-Dieu de Roubaix.

Un affreux accident le 11 mars 1994 (Document Gens et pierres de Roubaix-Journal de Roubaix)

En février 1893, à l’âge de 42 ans, époque à laquelle il joue du tuba dans la Grande Harmonie roubaisienne, il épouse, en l’église Saint-Martin à Roubaix, Marie Zoé Delattre, née en 1866, fille d’Edouard Delattre, le fondateur de la fanfare roubaisienne du même nom. Le couple aura 3 filles : Marie Eugénie en 1893, Simone Juliette en 1897 et Geneviève Victorine en 1899.

Victor a alors déjà organisé la Cavalcade du Congo en 1887, avec ses frères, au profit des pauvres de la ville de Roubaix et a bénéficié des retombées publicitaires de cette fête, multipliant les ventes de ses savons et devenant 5 ans plus tard fournisseur officiel du royaume de Belgique. (sur le sujet des cavalcades roubaisiennes, voir un précédent article publié sur notre site).

Photographies de Victor Vaissier et de son épouse (Document blogger.com)

La Savonnerie du Congo

Antoine Vaissier qui a débuté dans le textile et a épousé Eugénie Dillies (elle-même issue d’une famille du textile), décide de s’investir dans la création d’une savonnerie dans l’idée de fournir lui-même les détergents nécessaires au lavage des laines et des matières premières de l’industrie textile. La Savonnerie des Nations est située à proximité de la gare et du domicile familial du 51, rue de l’Alouette. Elle fabrique également des séries de savons parfumés ou de lotions et teintures pour la chevelure.

Bouquet du Delta par la Savonnerie des Nations (Document Victor Vaissier-l’Aventure des Savons du Congo-Roubaix La Piscine)

Lorsque les 3 frères reprennent l’entreprise en 1878 ils fondent la Savonnerie Vaissier Frères. L’usine, à vapeur, occupe alors 10.000 mètres carrés. Les frères se répartissent les tâches : Bernard fait les savons à froid, Alphonse s’occupe des voyages dans le Nord de la France et de la partie commerciale et Victor fabrique les savons de luxe.

Détail du papier à en-tête utilisé dans les années 1880 (Document Victor Vaissier-l’Aventure des Savons du Congo-Roubaix La Piscine)

Le Savon des Princes du Congo voit le jour en 1883 et devient le produit phare de l’entreprise qui change une nouvelle fois de nom pour devenir la Savonnerie du Congo. S’ensuivent de multiples produits dérivés : lotions, poudres, shampoings, vantés par des visuels publicitaires tels que calendriers et cartes parfumées. L’apothéose a lieu avec le cortège publicitaire où les princes imaginaires du Congo défilent dans les rues de Roubaix, à l’occasion de la Cavalcade du Congo, en 1887.

Affiche publicitaire savonnerie du Congo (Document Victor Vaissier-l’Aventure des Savons du Congo-Roubaix La Piscine)

C’est alors qu’un conflit éclate entre les 3 frères et Victor porte plainte pour mésintelligence entre associés devant le Tribunal de Commerce. S’ensuit, en 1888, le rachat par Victor des parts de Bernard et Alphonse. Victor devient l’unique propriétaire de la Savonnerie à laquelle il ajoute son nom. L’usine de la rue de Mouvaux est alors réorganisée et se double d’une annexe située au n°26 rue d’Italie.

Carton réponse de la savonnerie vers 1890 et représentation de la savonnerie (Document Victor Vaissier-l’Aventure des Savons du Congo-Roubaix La Piscine, et blogger.com )

Durant la même année, la Savonnerie est distinguée à l’Exposition Internationale de Bruxelles. De grandes opérations publicitaires sont lancées à la fois par voie d’affiches publicitaires mais aussi par voie d’encarts dans la presse : presse locale mais aussi régionale puis nationale voire même internationale. L’exposition française de Londres en 1890 est ainsi l’occasion d’éditer divers savons et de lancer une campagne de publicité.

Publicité nationale et internationale (Documents collection privée et Victor Vaissier-l’Aventure des Savons du Congo-Roubaix La Piscine)

C’est à la même époque que Victor Vaissier fait imprimer un album luxueux dans lequel il trône au milieu de ses représentants y compris à l’étranger : Belgique, Suisse, Allemagne, Pologne, Angleterre, Italie, Algérie, Espagne, Portugal, Egypte, Russie, Turquie, Autriche, Roumanie et Bulgarie. La page de garde est l’occasion de mettre en avant non seulement l’usine et les bureaux de la rue de Mouvaux à Roubaix mais aussi les 16 maisons de vente implantées dans les principales capitales de l’Europe.

Luxueux catalogue paru en 1890 (Document Victor Vaissier-l’Aventure des Savons du Congo-Roubaix La Piscine)

à suivre…

Remerciements aux archives municipales, à Gilles Maury pour son ouvrage « Le château Vaissier : palais orientaliste d’un savonnier de Roubaix », au musée La piscine pour son ouvrage « Victor Vaissier-l’Aventure des Savons du Congo » et à la SER pour son magazine historique « Gens et Pierres de Roubaix ».

Coryse Salomé et la bijouterie Lauras

André Lauras est né en 1897. Dans les années 1920, il est conducteur de travaux dans une entreprise de bâtiment. Pour arrondir des fins de mois difficiles, il met en vente, à son domicile rue de l’Alouette, des boites de poudre de maquillage de chez Coryse Salomé. Cela fonctionne plutôt bien et il passe des commandes régulières à son fournisseur. Maurice Blanchet, le directeur de Coryse, est informé de son action. Intrigué et curieux, il contacte André Lauras pour faire sa connaissance. Maurice apprécie ses qualités d’homme et lui propose de vendre les produits Coryse Salomé, non plus chez lui, mais dans un point de vente, dont l’emplacement est à trouver.

André Lauras ( Document D Dujardin )

André accepte la proposition et trouve un local, au 17 rue Pierre Motte. C’est un estaminet tenu par L. Matisse. Très peu de temps après, il négocie la reprise du commerce voisin, au 19, un débitant de tabac, F. Lefebvre Lecomte. L’affaire est conclue. Il démarre les travaux d’aménagement des deux magasins et l’inauguration a lieu en 1932. Le 17 rue Pierre Motte devient la parfumerie Coryse Salomé et le 19 se transforme en commerce d’articles de bijouterie fantaisie.

Inauguration du magasin ( Document collection privée )

André Lauras a un sens inné du commerce. Sur la photo ci-dessus, on remarque une grande pancarte publicitaire, à la fois sur les deux façades des magasins mais également sur la porte cochère d’à côté ; il est en effet de bon contact, fin négociateur et a réussi à convaincre son voisin de pouvoir placer son panneau en partie chez lui.

Façade du magasin ( Document collection privée )

André est marié à Yvonne. Tous deux vont bénéficier d’une formation importante des produits, par leur fournisseur Coryse Salomé. Le concept est de proposer à la clientèle des produits en vrac : les eaux de Cologne et les parfums sont vendus dans des flacons consignés, ce qui permet de diminuer le prix de vente de façon significative. Les prix sont donc très compétitifs par rapport aux parfumeries traditionnelles ( 50 % de remise, en moyenne ). Cette formule de vente s’adresse à tous types de clients mais elle est particulièrement intéressante pour la clientèle ouvrière de la ville. Les gens se déplacent de très loin pour profiter des prix imbattables. André n’hésite pas à installer une table sur le trottoir, où une vendeuse est à disposition, pour les conseils et la vente des parfums et eaux de Cologne, quand les conditions météorologiques le permettent. Le succès est immédiat.

L’intérieur du magasin ( Document D Dujardin )

Pour la bonne conservation, les eaux de toilettes et parfums sont stockés dans des « Balarues », sorte de bocaux en verre, parfois très grands ( jusqu’à 50 cm de hauteur ) que l’on peut trouver également dans certaines herboristeries. La fermeture de ce récipient est particulièrement étanche et hermétique, ce qui permet de prolonger indéfiniment la durée de vie des parfums.

L’enseigne fabrique et distribue également des produits cosmétiques en vrac : poudre de maquillage, poudre de riz, crème de soins, rouge à lèvres, fard à paupière, brillantine, dentifrice, savon, ainsi que des accessoires : vaporisateur, houppette, houppe de cygne, etc

Produits ( Document D Dujardin )

André et Yvonne ont eu 4 enfants. Trois d’entre eux, les aident au commerce :

– Roger poursuit ses études de bijouterie-joaillerie à Paris. Une fois, son diplôme obtenu, il revient à Roubaix. En 1945, André lui propose alors un coin du magasin, pour travailler sur des bijoux qu’il propose à façon, à la clientèle, c’est à dire qu’il crée des bijoux à la demande ; la bague ou le bracelet devient alors une pièce unique et exclusive. Le succès de cette activité de bijouterie-joaillerie est tel qu’André décide de lui consacrer entièrement le 19 de la rue Pierre Motte ; le commerce devient : la bijouterie Lauras.

– Jean reçoit une formation de bijoutier de son frère Roger, et prend la responsabilité d’un magasin identique au 34 rue St Jacques à Tourcoing.

– Denise aide à la vente à la parfumerie, à Roubaix.

La petite entreprise familiale se développe, car bientôt un nouveau magasin ouvre à Amiens, rue des Trois Cailloux.

Bijouterie Sigma ( Document D Dujardin )

Yvonne, l’épouse d’André, aide bien sûr son mari à la gestion des deux magasins et à la vente de détail à la parfumerie ainsi qu’à la bijouterie ; elle devient en effet spécialiste de la création et de la réparation de colliers de perles de culture.

André Lauras crée sa marque de bijouterie « SIGMA ». Passionné de communication, il diffuse, auprès de sa clientèle, la « Sigma Revue » : une lettre d’information et de conseils sur des articles de bijouterie (c’est une  »newsletter » avant l’heure).

Sigma revue ( Document F Lauras )

En 1950, André fait modifier la façade des 2 magasins, par un architecte parisien. Les travaux sont réalisés par l’entreprise Delfosse au 39 rue de Crouy. Il profite de ces travaux pour ouvrir une porte intérieure qui relie les deux magasins. Il communique par des publicités communes aux deux points de vente.

Nouvelle façade 1950 ( Document D Dujardin )
Photo de l’intérieur de la parfumerie. A droite porte intérieure qui donne sur la bijouterie ( Document F Lauras )
Documents publicitaires pour les 2 magasins ( Documents collection privée )

Au milieu des années 1950, Denise, après un stage de formation intense d’un mois, au siège Coryse Salomé, dans la région parisienne, devient esthéticienne. André modifie alors, en 1964, l’intérieur de la parfumerie et installe deux cabines de soins esthétiques pour développer ses ventes et son chiffre d’affaire. Denise habite désormais au premier étage.

La cabine de soins esthétiques. On distingue, dans le miroir central, André Lauras qui prend la photo. ( Document D Dujardin )

Le commerce a une activité constante toute l’année, mais il y a bien sûr des périodes de forte affluence, comme la fête des mères, les fêtes de Noël et de fin d’année. Et puis, il y a le 1er Mai ! date particulièrement importante pour la parfumerie. En effet, l’ensemble du personnel ( 7 personnes) conditionne manuellement des petits flacons de parfum de muguet, avec un brin de muguet en tissu, fixé sur le dessus. Les quantités vendues sont impressionnantes, car de nombreux chefs d’entreprise viennent se fournir, pour offrir ce cadeau sympathique à leurs salariés, à l’occasion de la fête du travail. Denise ne compte pas ses heures de travail, pour la plus grande satisfaction de la clientèle.

( Document Nord Eclair )
( Document D Dujardin )

Les affaires sont florissantes et, en 1972, Roger Lauras fait modifier la façade de la bijouterie. L’entreprise Decora de Lambersart est choisie pour les travaux.

Modification de la façade ( Document Archives Municipales )

Sylvie, la fille de Denise, part à Paris au siège de l’entreprise Coryse Salomé, pour un mois de formation. A son retour, elle aide à la tenue et à la gestion du commerce. Francis, le fils de Roger, reprend la bijouterie en 1985. Roger aide son fils à ses débuts, puis prend sa retraite à la fin des années 1980.

L’entreprise Coryse Salomé à Paris connaît quelques problèmes financiers au milieu des années 1990. Denise est inquiète car les commandes sont livrées incomplètes et elle n’arrive pas à satisfaire la clientèle. Elle décide donc de prendre sa retraite, et de fermer définitivement le magasin en 1997. Vont se succéder alors au 17 rue Pierre Motte : un commerce de développement rapide de photographie, puis deux sandwicheries, sans grand succès.

A la bijouterie, Francis et son épouse Catherine, prendront une retraite bien méritée l’année prochaine ; le commerce sera cédé fin 2020.

Photographie de l’intérieur de la bijouterie et la façade actuelle ( Photo BT )

Remerciements aux Archives Municipales, ainsi qu’aux membres de la famille : Denise, Sylvie et Francis, pour leur témoignage et leur documentation.

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Une parfumerie libre service

Les établissements Marcel Glorieux  (Parfumerie De Glory) se trouvaient précédemment au 70bis rue Pierre de Roubaix, d’où ils venaient  d’être expropriés. Cela correspondait à la portion de la rue Pierre de Roubaix qui a disparu lors de la construction du bloc Anseele, entre la caserne de Pompiers (aujourd’hui la CAF) et le théâtre Pierre de Roubaix, du n°28 à 82. En 1961, l’entreprise avait pour voisins au n° 68 une dame Duthoit, marchande de vins, au n°70 il y avait deux vieilles demoiselles retraitées, et au n°72 un boucher, M. Cafier.

Le nouveau magasin De Glory photo NE
Le nouveau magasin De Glory photo NE

C’est en septembre 1963 que les établissements Marcel Glorieux créent un libre service de parfumerie pour leurs détaillants, au n°1 rue de l’Ouest. A l’époque, ils sont les distributeurs exclusifs des marques suivantes : « Souvaist, De Glory, Tresport, Softol, G. Morand, Atomisaure, Ilona, Ventalor, Robust, Don Jaime et Thérèse ». Cette création fait l’objet d’une inauguration, avec vin d’honneur. Vont y assister M. Verbrackel représentant M. Provo, maire de Roubaix et Monsieur Pierre Herman député, entre autres personnalités. Le magasin d’exposition a été réalisé avec l’aide d’artisans roubaisiens. C’était un grand magasin, avec de nombreux rayonnages, dans lesquels les détaillants venaient se servir avec des chariots. Une réception particulière fut prévue le 9 septembre pour eux.

Le tragique incendie Photo NE
Le tragique incendie Photo NE

La mémoire collective a retenu l’eau de Cologne et la laque de Glory. La marque De Glory était plus connue que le nom de l’entreprise Glorieux. Une participante se souvient que ses beaux parents tenaient une épicerie avec un petit rayon parfumerie et que le représentant de la maison Glorieux passait régulièrement. Il vendait des petits flacons selon les saisons, au mois de mai, c’était le muguet. Il y avait aussi les filets pour les cheveux, les petites pinces à cheveux qu’on appelait les invisibles, les savonnettes. Le représentant livrait un peu de tout aux petits commerces de quartier.

En mars 1964, c’est le drame. A peine un an après l’inauguration, un incendie ravage la parfumerie. Il y a des victimes : le directeur de la firme et son père. Le papa est malheureusement décédé, mais le directeur en réchappe. Il semble que la société ait repris ses activités, car le Ravet Anceau indique encore la présence de la parfumerie Glorieux en 1978. Les témoins du quartier confirment qu’elle fait partie du paysage du quartier, mais ne se souviennent pas jusque quand.

Les appartements d'aujourd'hui Photo Google maps
Les appartements d’aujourd’hui Photo Google maps

Maintenant, le bâtiment a été aménagé en appartements  individuels, qui forment le début de la rue de l’Ouest.

Remerciements aux participants pour leurs témoignages